Fin avril, un peu au débotté, je suis partie passer une semaine sur une île de Croatie : Pag. Une semaine de collines blanches qui se jettent dans l’azur de l’Adriatique, une semaine de moutons partout, de pierres qui roulent, de randonnée, de calme absolu. Avec une touche d’Histoire en plus. Sinistre et pas mal planquée.

Pag, Croatie - Slana © Leonor de Bailliencourt

Pag en Croatie, c’est surtout Novalja et Zrće Beach ?

Je n’avais jamais entendu parler de Pag alors quand on m’a proposé d’y partir, j’ai fouillé Internet et ce que j’ai trouvé m’a laissée perplexe. Pag, c’est Ibiza mais en cheap. Surtout le nord de l’île, près de Novalja, précisément là où nous allions. La ville de Novalja, ingrate et fonctionnelle, avec ses studios à louer par milliers, Zrće Beach avec sa dose de beats, de DJ internationaux et la horde de fêtards imbibés qui ne remarquent même pas l’environnement dans lequel ils évoluent : j’ai craint le pire.

Pag, Croatie - Moutons sauvages © Leonor de Bailliencourt

Mais en réalité, 10 mois sur 12, l’île de Pag vit au rythme des légers clapotis de l’Adriatique. La vie s’y déroule très très lentement. Moutons, collines blanches arides qui se jettent dans la mer et pierres qui roulent : c’est précisément l’île que j’ai découverte.

Pag : langue blanche sur l’azur de la mer

Nous sommes arrivés à Pag par le ferry de Žigljen, un no man’s land au nord de l’île.

Pag, Croatie - arrivée par le ferry à Žigljen © Leonor de Bailliencourt

Vision sublime et étrange de cette langue de terre blanche aride, désertique, toute en courbes, grandes collines arasées qui se jettent dans le turquoise de l’Adriatique. Rien que pour cette vision, l’arrivée sur l’île par le ferry vaut le coup (les visiteurs arrivés par avion à Zadar découvrent l’île par le sud et le pont qui la relie au continent).

Kustići : le bout du monde

Nous avions loué un appartement à Kustići, sur les rives de la quasi mer intérieure de Pag. Kustići, en été ça doit être un calvaire, envahi de touristes. Mais début mai le temps y passait lentement, le principal événement de la journée, c’était les pêcheurs qui rentraient dans leurs petites barques à moteur, les filets pleins. Le seul bruit, celui des travaux de rénovation un peu partout : au printemps, Pag se fait belle avant l’arrivée de sa principale source de revenus.

Pag, Croatie : Kustići © Leonor de BailliencourtPag, Croatie : le port de Kustići © Leonor de Bailliencourt

Le 1er mai fut un jour intense aussi, à Kustići : des barbecues dans toutes les maisons (les habitants de Pag ont la passion du barbecue, qu’ils construisent en dur, et IMMENSE, dans leur jardin), à la radio de la variété croate (imagine de la variété italienne et dégrade-la, tu te rapprocheras un peu de ce qui sortait des enceintes de nos voisins).

Grad Pag : l’anti-Novalja

La capitale de l’île de Pag s’appelle… Pag. Et « Grad Pag » (« Ville de Pag », en Croate) c’est l’anti-Novalja. Là où la « capitale des fêtards » au sud de l’île se distingue par une architecture moche et assez basiquement fonctionnelle, empilant les appart’ à « jeunes venus faire la fête », la ville de Pag séduit par ses vieilles pierres et son atmosphère nonchalante.

Nous y sommes allés deux fois seulement, car le but de notre voyage nous emmenait au Nord de l’île, près de Novalja. MPag, Croatie : fromage Paški Sir © Leonor de Bailliencourtais à chaque fois, ces quelques heures passées à Pag étaient pour nous un soulagement : un peu de beauté architecturale et d’histoire, c’est toujours enrichissant.

Et puis j’y ai mangé le fameux Paški Sir, le fromage réalisé à partir du lait des milliers de brebis qui peuplent les collines blanches de Pag. Et sa réputation n’est pas volée. C’est vraiment bon, le Paški Sir : onctueux et goûtu tout à la fois.

Randonnée sur pierres qui roulent

Un jour j’ai dit à ma copine Working Nomade « pffiou, je viens de descendre une piste noire de pierres qui roulent ». Ça l’a fait marrer. Mais c’était vrai. Les jolies collines blanches et sensuelles du nord de Pag sont en réalité un amas de pierres blanches/rosées… qui roulent. Toutes.

J’ai randonné tous les jours pendant une semaine. Je n’ai pas marché une seule fois sur un sol stable. Big up aux brebis et leurs agneaux qui COURENT sur ces cailloux en mouvement.

Et c’est bien ça, Pag : jamais exactement l’île que tu imagines. Âpre, coupante quand elle semble faite de courbes douces.

Une terre de lenteur, hors du temps et des furies du monde contemporain, qui se mue en paradis de la fête extrême l’été venu… mais ce n’est pas tout.


QOTSA – IN THE FADE par KoRs2a

Le (faible) poids de l’histoire

Tout au bout du bout de nos randonnées au-delà de Metajna, un grand espace en pente douce enserré par deux baies, l’une au nord, l’autre au sud. Au milieu, quelques ruines jolies, des bâtiments construits avec ces pierres sèches qu’on empile. Ces ruines m’attirent irrésistiblement. Je grimpe jusqu’à elles. M’y sent envahie d’une plénitude extrême, lovée contre ces pierres chauffées par le soleil, apaisée par cette vue, sublime. Pag est belle. Terriblement belle.

Et puis un soir, mon compagnon de voyage : « Tu sais, les ruines de la bergerie, là… En fait ce n’était pas une bergerie. Ce sont les ruines du camp de concentration de Pag ». Frisson d’horreur. Pas de plaque. Pas de mention. Rien. Nulle part sur l’île, il n’est fait mention de ce terrible passé.

5 mois d’horreur

Je savais qu’il y avait eu un camp de concentration à Pag, mais je n’en avais trouvé nulle trace, fait une recherche rapide sur le web sans voir remonter d’occurence. Et j’ai oublié. J’avoue, j’ai oublié.

Et soudain, le camp était là, juste là. Là où nous passions nos journées à crapahuter, à photographier, à manger nos sandwiches époustouflés par la beauté des lieux, là où je trempais mes pieds dans l’Adriatique turquoise, postais des Instagram indécents. Indécents, justement. Une activité de loisirs, une vie de privilégiés là où, à partir de mai 1941, des milliers de femmes, d’enfants et d’hommes Juifs, Serbes avaient été enfermés et tués par les Oustachis, corps jetés à la mer. En septembre de la même année, les Italiens avaient occupé l’île et découvert le camp, horrifiés. On parle de 10 000 morts en à peine 5 mois d’activité.

J’ai beaucoup lu sur ce camp, depuis. Il s’appelait le camp Uvana Slana et si vous voulez en savoir plus, je vous conseille le site de ce chercheur croate (en anglais).

Pag, Croatie - Plaža Beritnica © Leonor de Bailliencourt

Pag, on y va ou pas ?

J’ai mis du temps à écrire ce billet. Je suis repartie de Pag avec des émotions contrastées.

C’est une terre âpre et belle, mais Pag ne se donne pas facilement. Pag te livre sa surface uniquement, elle n’est jamais exactement là où tu penses la trouver. Elle semble séduisante et douce et puis quand tu t’approches trop, elle te blesse. Pag, Croatie © Leonor de BailliencourtElle est embarquée toutes voiles dehors dans la modernité – j’ai pu travailler pendant mes journées de randonnées, j’avais de la 3G PARTOUT, absolument partout, même dans les endroits les plus reculés – et pourtant, en réalité cette micro société (moins de 8000 habitants à l’année) reste agricole, traditionnelle, son rythme quotidien est lent.

Et puis ce rapport à l’histoire. Ou ce non rapport. Quand j’avais mentionné ma découverte du camp sur twitter, on m’a dit que ce déni d’histoire était courant en Croatie. Nulles traces, nulle part, de la Seconde Guerre mondiale ou de la Guerre de Croatie, pourtant récente (1990-1995). La seule trace de guerre que j’ai trouvée, c’est dans un quartier résidentiel au-dessus de Zadar, en route pour l’aéroport. Au milieu des pavillons proprets, une ruine, criblée d’impacts de balles.

Et justement, je crois que Pag, on y va. Pour tout ça. Parce qu’elle ne se donne pas. Parce que l’histoire y est encore un sujet complexe. Et récent. Parce que la beauté y combat la laideur. Parce que si les Croates semblent un peu revêches de prime abord, on perçoit dans leur froideur surtout leur grande retenue, leur pudeur.

Pag, Croatie : Plaža Beritnica - © Leonor de Bailliencourt

Et puis, Pag on y va pour ses centaines de petites criques sublimes, accessibles uniquement en bateau. On y va, on loue un kayak, on prend une tente et on va dormir dans l’une de ces criques, retirées de tout. Robinson Crusoë le temps de quelques jours. Oui. Pag on y va.

PS : le morceau des Queens Of The Stone Age en vidéo, plus haut, c’est le titre qu’on jouait dans la voiture tous les soirs en rentrant de nos journées à crapahuter, après être rentrés dans la nuit, lampes frontales allumées. A jamais ce morceau restera associé à ce voyage à Pag. Il est sombre, très sombre, mais il est beau et t’emporte malgré tout. Comme Pag.