Quand j’étais petite je voulais être astronaute. Puis j’ai assisté à une conférence de Maurice Krafft et je me suis rêvée vulcanologue. Et un jour j’ai lu Actuel et j’ai décidé d’être journaliste. Avec ma plume et avec mes yeux. Il faudrait toujours écouter ses rêves d’enfant.

Je ne suis pas devenue photographe

Ado, je passais une grande partie de ma vie enfermée dans le labo photo du lycée. Longues heures au temps de l’argentique, dans les odeurs atroces magiques du révélateur. Lumière rouge, rectangles noirs et blancs épinglés au fil le long du mur. J’étais dans mon élément dans le silence et la touffeur aigre de ce labo ! Le reste du temps j’arpentais les allées de mon quotidien, reflex Canon autour du cou. Un rien m’appelait l’œil : un rai de lumière sur des pavés, l’attitude expressive d’un ami, un couple âgé de manifestants place de la République… Oui mais j’écrivais, aussi. Et depuis plus longtemps. Et il arrivait que mes textes soient lus en classe.

Pag, Croatie © Leonor de Bailliencourt

Je ne suis pas devenue photographe. J’ai vendu le Canon. J’ai par contre gardé la plume. Je ne l’ai pas trop mise dans la plaie, par contre, mais pendant 15 ans je suis allée à la rencontre de personnes que j’ai interrogées, écoutées.  Des artistes, des politiques, des gamins de quartier : chacun dans leur diversité, j’ai tenté de les comprendre derrière leurs silences et leurs gestes, leurs regards en coin. Comprendre ce qui les animait, de quelle substance était faite leur moteur. Avec un objectif : transmettre. Faire savoir. Partager.

Aujourd’hui, bientôt 5 ans que ma dernière carte de presse est périmée. Mais j’essaye toujours de comprendre ce qui anime les gens que je rencontre.

Massimo Berruti dit-voir Gaza à la MEP

Samedi, je suis allée à la Maison Européenne de la Photographie (MEP), dans le Marais. Comme d’habitude dans ce lieu, une multitude d’expositions sont présentées ensemble. La tête d’affiche, actuellement, c’est le photojournaliste Bruno Barbey.

© Bruno Barbey Magnum Photos
© Bruno Barbey / Magnum Photos

Il est allé partout, il a vu tout. Certains de ses clichés sont très forts.Vraiment forts. D’autres sont tellement connus. Mais je n’ai pas été totalement embarquée par son regard. Pas d’émotion ou bien peu devant cette œuvre pourtant si riche qui document le monde comme il va – à part peut-être cette image de deux vieilles femmes calabraises.

Quelques compositions photographiquement parfaites, quand même, qui font des frissons à la partie esthète de mon cerveau.

Et puis j’ai découvert le travail d’un jeune photographe italien. ENCORE UN PHOTOGRAPHE ITALIEN DIS DONC. Oui mais celui-ci n’est pas milanais (même si OMG, ils ont eu le même agent !) et je crois bien qu’il aime se laisser toucher par les gens.

Massimo Berruti, il va à la rencontre des gens. Si possible en immersion. A la MEP, il expose un travail sur Gaza et le problème aigu de l’eau. Le manque d’eau. La difficulté d’accès à l’eau. Et si son travail gazaoui n’est pas son plus abouti formellement (j’ai depuis découvert d’autres aspects de son travail, plus construits), si le Romain ne travaille qu’en noir et blanc (j’aime la couleur même si je suis secrètement amoureuse de Sebastiaõ Salgado depuis 20 ans), ce « Gaza : eau miracle » m’a touchée. Je ne saurais dire pourquoi. Pas de misérabilisme dans le regard de l’Italien. Pas de complaisance de privilégié occidental.

Ce travail ne m’a pas tiré de larmes ni réellement alertée sur le drame traversé par les populations de la Bande de Gaza (hélas, je le savais déjà). Mais il m’a touchée. Il y a dans le regard de Massimo Berruti une véritable horizontalité je crois. Il est « avec ». Et nous avec lui.

Gaza, Apr 2015: Two students are chilling on the seaside after their annual exam at school. Sea water is heavily polluted due to the high rate of raw sewage outlets discharging directly to the sea.
Gaza, Apr 2015: Two students are chilling on the seaside after their annual exam at school. Sea water is heavily polluted due to the high rate of raw sewage outlets discharging directly to the sea.

Voir de dire

Je suis sortie de cette exposition remplie d’émotions. Voyager. Voir. Sortir de sa zone de confort. Rencontrer. Etre avec. Partager. Entendre. Dire. Raconter. Je le fais depuis toujours avec des mots. Et pourtant dans ma tête, ce sont des images qui se composent pour dire les émotions, les ressentis, les vécus. Pendant presqu’un an et demi avec le Milanais, photographe de mode en train de se muer en landscape photographer dont la notoriété se construit joliment, j’ai eu la chance d’apprendre. Plus que d’apprendre : de VIVRE sa vie de photographe. J’ai vu comme lui traduisait en images les émotions qui le traversaient face à un paysage. Comme il traduisait la langue de la nature pour que nous aussi nous l’entendions. Comme il disait avec ses yeux. Photographier c’est dire.

Voir de dire.

« Gaza : eau miracle » par Massimo Berruti, jusqu’au 17 janvier 2016 à la Maison Européenne de la Photographie.

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