On ne dira jamais assez comme il est nécessaire de voyager seul/e. Je l’ai fait à Valence, je l’ai fait à Bruxelles et à Berlin. Et je l’ai fait à nouveau, en septembre, pour 4 jours en tête à tête avec Venise. 4 jours de beauté salutaire.

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Venise, j’y étais allée une fois, il y a 22 ans, pour deux petits jours. J’avais 16 ans et toute ma classe d’Italien avec moi. J’avais peur de trouver Disneyland, mais malgré ma moue boudeuse d’adolescente, la Sérenissime m’avait immédiatement gagnée à sa cause. De cette courte incursion vénitienne, j’ai le souvenir de musées, de vaporetti, de la place San Marco et de Murano. On était logés dans une auberge de jeunesse sur la Giudecca et j’avais adoré ça.

Seule Venise

Venise, Dorsoduro © Leonor de Bailliencourt

Cette fois, mon envie de Venise était nourrie par un livre, lu il y a quelques années : Seule Venise, de Claudie Gallay. Depuis cette lecture, histoire d’une renaissance dans l’humidité glaciale de l’hiver vénitien, j’avais envie de Venise seule, envie de Venise mélancolique, envie d’errer dans les calli en laissant filer mon vague à l’âme. Et c’est ce que j’ai eu.

Chez Giulia, dans le Dorsoduro

J’ai loué une chambre dans l’appartement d’une vénitienne pur beurre, au cœur du Dorsoduro, un quartier un peu à l’écart des hordes touristiques. Chez Giulia, j’ai trouvé le paradis. J’avais un étage entier pour moi, deux terrasses, des peintures anciennes, les clameurs douces de la ville le matin et ses conseils, précis et bienveillants.

Chez Giulia, j’ai pu entrevoir la vie des Vénitiens, ceux qui zigzaguent entre les touristes, tentent de mener leur vie normale dans une ville où rien ne l’est. Chez Giulia, j’ai fait les courses au Conad et regardé les parents chercher leurs enfants à la sortie de l’école. J’ai papoté avec la vendeuse du Grom et bu des Spritz sur le campo San Barnaba, l’âme du quartier, en rigolant avec la serveuse tatouée.

Se perdre sur les îles de la lagune

Mais surtout j’ai marché. Marché, marché et marché pendant 4 jours. Je me suis perdue autant que j’ai pu. J’ai pris le vaporetto dans tous les sens pour aller me perdre un peu plus loin, notamment sur les îles de la lagune, la Giudecca, bien sûr, Murano et Burano évidemment mais aussi les moins célèbres Mazzorbo et Torcello.

Je me suis tenue debout, seule dans un traghetto pour traverser le grand canal et j’ai mangé les meilleurs raviolis au poisson de ma vie pendant que l’orage s’abattait sur la ville. J’ai aussi mis les pieds dans l’eau, au Lido, sous une chaleur de plomb, la mer était délicieuse. J’avais mon maillot. Il était juste resté chez Giulia. C’est ballot.

Le cercueil et l’Espagnole

Je suis allée me recueillir dans une église, moi qui ne crois en rien, il faut dire qu’il pleuvait et que j’en avais gros sur la patate. Et ça m’a fait du bien. J’ai bu un capuccino face aux lions de l’Arsenal, il faisait un froid glacial mais déjà le fil de ma vie se retissait. J’ai croisé un cercueil sur un chariot, sur les escaliers d’un pont, et une Espagnole en vadrouille sur l’app Couchsurfer. Elle s’appelle Rosa.

On s’est raconté nos voyages et nos vies, et on a bu plein de Spritz et mangé plein de petites choses délicieuses dans un bar planqué sous un passage. Après on s’est perdues en riant dans la nuit vénitienne, pour rejoindre la place San Marco enfin presque libérée de sa foule, à onze heures du soir. On s’est assises là, sur les planches prévues pour l’aqua alta alors qu’il commençait à pleuvoir. C’était bien. On ne s’est jamais revues et c’était sans doute parfait comme ça.

Les gondoliers et le bateau du SAMU

J’ai siroté un verre de vin, longuement, en observant des gondoliers taquins rigoler des touristes qu’ils embarquaient pour leurs 30 minutes de romantisme acheté à prix d’or. J’ai ri avec eux quand un bateau du SAMU est passé en trombe, déstabilisant dangereusement les gondoles et leurs balourds passagers, un peu paniqués.

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J’ai parlé italien. Uniquement italien, souvent mal, souvent mieux que je ne le craignais. Et rien que cela, sortir de ma bouche les mots de cette langue merveilleuse, ça m’a réparé le mal-être.

Et puis j’ai écouté ça, beaucoup, en marchant, en marchant…

Ironie de la vie, ce titre est l’œuvre de Milanais… et l’on y parle français (mais je n’ai pas su reconnaître les samples, #failculturel).

Ne rien faire au bord de l’eau

J’ai bouquiné seule, dans un rade de Murano sur un campo loin des touristes, en grignotant un panino au salami absolument quelconque et pourtant c’était le meilleur du monde. A Torcello, j’ai passé 20 bonnes minutes à ne rien faire, assise au bord d’un canal campagnard, à écouter les canards. Et j’ai fait pareil sur les Zattere, c’est la promenade qui fait face à la Giudecca.

Je regardais le splendide Hilton illuminé, en face, je regardais les yachts absurdes et les vaporetti et puis surtout la beauté, démente, de cette ville. Sa beauté et son âme, qui malgré les millions de touristes dont j’étais, a dans son cœur un peu de place pour chacun. Elle m’a fait l’effet d’un doudou en cachemire, cette ville. Elle m’a enveloppée, m’a chuchoté qu’en la quittant je serai à nouveau toute douce, toute réchauffée. Et c’était vrai.

Trimballer sa peine ailleurs

Il faut voyager seul/e. Il faut partir quand ça ne va pas si bien, quand dans le cerveau le moulin mouline décidément trop vite. Il faut partir et trimballer sa peine ailleurs, pour voir si elle y est. Souvent elle n’y est pas. Sans doute évaporée dans le ciel pendant le vol…

J’ai pleuré quand depuis mon hublot j’ai aperçu le sol italien. J’ai pleuré sans pouvoir m’arrêter. Tu m’avais manqué, l’Italie, tu me manquais tellement depuis que je ne vais plus à Milan. J’ai pleuré aussi en partant, j’ai pleuré mais moins. J’ai pleuré de te quitter, Venise. Je ne crois pas qu’il existe sur Terre un endroit aussi épanouissant que toi.

2 Comments

  1. Qu’est-ce qu’il est beau ce texte ! Et qu’est-ce que c’est beau Venise… Surtout hors-saison.

  2. j’adore !!!

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