J’en ai assez peu parlé, un reste de pudeur. Un temps de digestion aussi. Un temps d’appropriation d’une réalité pour toujours altérée. Aux toutes premières heures du 24 décembre dernier, mon père est parti après 9 mois d’un combat infernal et 6 mois d’hospitalisation cauchemardesque.

J’en ai assez peu parlé, aussi, parce que perdre un parent c’est aussi abominable que banal. C’est l’ordre des choses. Mais dans cette tragédie lambda que chacun traverse ou traversera, c’est pourtant tout un univers qui s’écroule. Tout un système de valeurs, de relation au monde, qui s’en trouve bouleversé.

Début mai 2016, j’apprenais la maladie de mon père. Je lançais ma boîte. Le type dont j’étais très amoureuse disparaissait subitement, me faisant temporairement perdre la raison. Alors j’ai serré les dents, on a tous serré les dents avec ma famille, on a sorti nos sourires et toutes nos réserves d’optimisme et on a entamé le marathon. Il fallait que ça marche. Forcément ça allait marcher. Tout allait marcher et d’ici quelques mois j’emmènerais mon père savourer une viande délicieuse à La Table d’Hugo Desnoyer.

L’énergie que je tentais d’apporter à mon père nourrissait l’énergie de faire marcher ma nouvelle vie de freelance. Une sorte de bizarre cercle vertueux guerrier, ce genre de phases pendant lesquelles tu défonces tout parce qu’il est question de vie ou de mort. Et pas que symbolique, cette fois.

J’ai toujours cru que mon père s’en sortirait. Plusieurs fois, pendant ses 6 mois d’hospitalisation, on m’a préparée au pire. Plusieurs fois, il a l’a frôlé de vraiment trop près, le pire. Et à chaque fois il est revenu. C’était l’être le plus courageux du monde, mon papa. Et finalement, juste avant Noël, le pire l’a emporté. Il en avait marre, je crois, de cette vie qui n’en était plus une.

Alors que je m’apprête, avec mon frère et ma sœur, à l’emmener vers son dernier lieu de repos dans ce jardin qu’il aimait tant, je réalise comme ce deuil, après ces 9 mois d’angoisse constante, a subtilement modifié mon rapport au monde.

Je ne vais pas te faire le coup de « la vie c’est trop court, bordel tu dois en profiter maintenant ! » car ça, j’en ai toujours été convaincue. J’ai pas le temps d’attendre, c’est maintenant que je vis. Mais ce que ça m’a apporté, pour le meilleur ou le pire, c’est une forme de désinvolture mélancolique, une espèce d’énorme fuck it ! A quoi bon se faire chier des années en psychanalyse, à quoi bon se torturer le cerveau à vouloir devenir une meilleure personne, plus calme, plus ouverte aux autres, plus sage, plus – insère la valeur qui te plaît… A quoi bon, car dans quelques années tout cela sera fini ! On vit, on vibre, on fait des trucs et des enfants et puis bim, c’est fini. Et c’est tout. C’est fini. Et on ne laisse aux autres que des souvenirs et quelques objets (ET LA RACE DE PAPERASSE, BORDAYL).

C’est sans doute une vision un peu superficielle, ce que je te partage. Mais c’est vraiment ce que je tire pour le moment de cette épreuve : juste savoure, te prends pas la tête parce que franchement tout cela, ça s’arrête vraiment trop vite. Notre passage sur terre est dérisoire, on a beau le savoir, depuis la mort de mon père, je le ressens intimement. Au mieux, on peut se reproduire pour perpétuer notre petite espèce, on peut donner de l’amour, créer de l’art et kiffer autant qu’on peut. And that’s it!

Je ne sais pas quelles images ont défilé dans les yeux de mon père au seuil de son grand passage de l’autre côté, je n’étais pas avec lui hélas et de toute façon on est toujours seul face à la mort. Mais j’aimerais que dans les miens se succèdent des images, des odeurs, des sons, des émotions aussi riches, colorées et variées que possible. J’aimerais mourir en me disant que j’ai vécu.

En fait, avec ce deuil, dont je ne suis pas encore sortie bien sûr, je me dis qu’il faut mener notre vie comme on arpenterait une ligne de crête, en équilibre instable et magnifique entre deux mondes, le néant nébuleux de l’avant, le rien mystérieux de l’après.

Flood flood flood of blood blood blood to the heart heart heart, to the heart, heart, heart.

PS : J’ai plongé tête la première dans les méandres obsessionnels de ce nouveau titre d’Alt-j que je t’ai collé plus haut. La voix envoûtante de Joe Newman et les lyrics ésotériques et charnels de son groupe (Bloodflood en particulier) m’ont accompagné dans les semaines qui ont suivi la disparition de mon père. Ce nouveau disque, c’est comme une invitation à ouvrir un nouveau chapitre.

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